Histoire, mémoire et politique
Ce mercredi 25 janvier, dans un texte publié simultanément dans la Libre Belgique et le Soir, des historiens ont exprimé leur vision des rapports entre la politique et l’histoire. Il en découle une pétition, qui n’est pas sans rappeler le débat qui agite actuellement la France. Le rapport entre l’histoire et la mémoire est complexe. Si les historiens estiment que l’action politique dans le domaine du discours sur l’histoire va trop loin, il est bon qu’ils le disent. Les historiens peuvent à cet égard jouer un rôle de garde - fou indispensable contre la production d’un discours historique officiel.
Il est clair que le politique ne doit pas s’immiscer dans le travail des historiens. Lorsque le Sénat a recommandé, à l’initiative de Philippe Mahoux et de moi-même, l’étude de la responsabilité des autorités belges dans l’identification, les persécutions et les déportations des Juifs en Belgique, il n’a pas eu pour objectif de labelliser un petit nombre d’historiens. Le Sénat a demandé une étude, certes. Il n’a pas commandé une réponse. Lors des travaux de la commission Lumumba, les historiens ont travaillé autant que possible en dehors de la pression du public. Ils ont rendu leurs conclusions d’experts. Les autorités nationales en ont tiré leurs conclusions politiques. Il n’y a pas une prolifération de demandes étatiques telles que les historiens se voient priver de leur liberté de poser leurs propres questions au passé. Par ailleurs, la plus grande rigueur des historiens ne fait pas de l’histoire une science exacte. L’historien, acteur de son temps, sélectionne aussi les faits qu’il juge digne de mémoire.
Si l’histoire est une discipline critique et indépendante des usages politiques du souvenir, la commémoration, elle, est du ressort des pouvoirs publics. Le rôle de la représentation nationale est d’être à l’écoute des demandes de la société. Et, il y a bien une demande de la société en matière d’histoire. L’histoire est mobilisée au présent dans les mémoires des groupes de la société. C’est par l’histoire que les sociétés se transforment, se transfigurent. Dès lors, je ne pense pas que le Parlement déborde de son rôle lorsqu’il prend en charge l’examen des mémoires multiples et concurrentielles pour tenter de les réconcilier ou de les dépasser.
La question de l’importance et des limites du rôle des pouvoirs publics dans la transmission de la mémoire du passé mérite un débat plus large. En revanche, comme le soulignait déjà le rapport intermédiaire du CEGES en octobre dernier, il apparaît nécessaire de revoir la politique archivistique de la Belgique.
PS : le 26 janvier dernier, la toujours excellente Arlette Chabot posait, pour la deuxième édition de son émission "A vous de juger" (France 2), la question douloureuse : "La France doit-elle avoir honte de son passé colonial?". De haute tenue, sans presque les éclats propres à nos voisins d'outre-Quiévrain, on retiendra le témoignage courageux mais controversé de Roger Hanin, pied-noir d'Algérie, pour qui (nous citons de mémoire) : "Il faut distinguer la colonisation française négative de la présence française au sein de laquelle Français, Juifs et Arabes cohabitaient". Elisabeth Badinter, philosophe, rappela que les Français sont presque tous des immigrés et insista sur la nécessité d'une "France multi-ethnique" mais émit les plus grandes réserves sur une France "multi-culturelle" dans la mesure où cette notion amena la France, ces vingt dernières années, à admettre, au nom du respect des autres cultures, des coutumes contraires à la République (mariages forcés, polygamie,...).
Max Gallo, enfant d'immigré italien, rappela que pour lui, ce sont certaines valeurs fondamentales perdues de vue qui expliquent les récentes émeutes et aussi, la fierté d'être Français sans laquelle aucune intégration n'est possible. Une romancière Afro-française rappela très justement à une représentante des "Indigènes de la République" que les Blacks français n'étaient pas des indigènes parce que, précisément, ils jouissent des mêmes droits que les autochtones. Max Gallo refusa qu'on utilise l'Histoire pour des combats politiques identitaires qui n'y ont rien à faire.
Curieusement, dans cette analyse, personne ne pointa du doigt l'argument économique au malaise des cités : une France en panne de croissance économique et non créatrice d'emplois nets qui se refuse obstinément aux recettes libérales alors que le chômage des jeunes pointe à 25% (31% dans les cités selon François Baroin, ministre UMP d'Outre-Mer).
Plus tard, CNN Europe nous conviait à un débat européen d'un type nouveau sur le thème "Europe's Identity Crisis". Il ressort que Pays-Bas, France, Grande-Bretagne, etc., avec leurs différences, sont confrontés au même défi : l'intégration de nombreux immigrés à la culture très différente. Alors que Jean-François Copé, porte-parole du gouvernement français, en restait à "l'explication sociale", on retiendra le mot de Christine Ockrent : "On parle toujours de religion et de fanatisme mais les émeutiers [qui incendièrent les] cités ne sont pas religieux." Vaste débat qui occupera sans aucun doute les prochaines décennies.
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