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31 janvier 2006

Histoire, mémoire et politique

Ce mercredi 25 janvier, dans un texte publié simultanément dans la Libre Belgique et le Soir, des historiens ont exprimé leur vision des rapports entre la politique et l’histoire. Il en découle une pétition, qui n’est pas sans rappeler le débat qui agite actuellement la France. Le rapport entre l’histoire et la mémoire est complexe. Si les historiens estiment que l’action politique dans le domaine du discours sur l’histoire va trop loin, il est bon qu’ils le disent. Les historiens peuvent à cet égard jouer un rôle de garde - fou indispensable contre la production d’un discours historique officiel.

Il est clair que le politique ne doit pas s’immiscer dans le travail des historiens. Lorsque le Sénat a recommandé, à l’initiative de Philippe Mahoux et de moi-même, l’étude de la responsabilité des autorités belges dans l’identification, les persécutions et les déportations des Juifs en Belgique, il n’a pas eu pour objectif de labelliser un petit nombre d’historiens. Le Sénat a demandé une étude, certes. Il n’a pas commandé une réponse. Lors des travaux de la commission Lumumba, les historiens ont travaillé autant que possible en dehors de la pression du public. Ils ont rendu leurs conclusions d’experts. Les autorités nationales en ont tiré leurs conclusions politiques. Il n’y a pas une prolifération de demandes étatiques telles que les historiens se voient priver de leur liberté de poser leurs propres questions au passé. Par ailleurs, la plus grande rigueur des historiens ne fait pas de l’histoire une science exacte. L’historien, acteur de son temps, sélectionne aussi les faits qu’il juge digne de mémoire.

Si l’histoire est une discipline critique et indépendante des usages politiques du souvenir, la commémoration, elle, est du ressort des pouvoirs publics. Le rôle de la représentation nationale est d’être à l’écoute des demandes de la société. Et, il y a bien une demande de la société en matière d’histoire. L’histoire est mobilisée au présent dans les mémoires des groupes de la société. C’est par l’histoire que les sociétés se transforment, se transfigurent. Dès lors, je ne pense pas que le Parlement déborde de son rôle lorsqu’il prend en charge l’examen des mémoires multiples et concurrentielles pour tenter de les réconcilier ou de les dépasser.

La question de l’importance et des limites du rôle des pouvoirs publics dans la transmission de la mémoire du passé mérite un débat plus large. En revanche, comme le soulignait déjà le rapport intermédiaire du CEGES en octobre dernier, il apparaît nécessaire de revoir la politique archivistique de la Belgique.

PS : le 26 janvier dernier, la toujours excellente Arlette Chabot posait, pour la deuxième édition de son émission "A vous de juger" (France 2), la question douloureuse : "La France doit-elle avoir honte de son passé colonial?". De haute tenue, sans presque les éclats propres à nos voisins d'outre-Quiévrain, on retiendra le témoignage courageux mais controversé de Roger Hanin, pied-noir d'Algérie, pour qui (nous citons de mémoire) : "Il faut distinguer la colonisation française négative de la présence française au sein de laquelle Français, Juifs et Arabes cohabitaient". Elisabeth Badinter, philosophe, rappela que les Français sont presque tous des immigrés et insista sur la nécessité d'une "France multi-ethnique" mais émit les plus grandes réserves sur une France "multi-culturelle" dans la mesure où cette notion amena la France, ces vingt dernières années, à admettre, au nom du respect des autres cultures, des coutumes contraires à la République (mariages forcés, polygamie,...).

Max Gallo, enfant d'immigré italien, rappela que pour lui, ce sont certaines valeurs fondamentales perdues de vue qui expliquent les récentes émeutes et aussi, la fierté d'être Français sans laquelle aucune intégration n'est possible. Une romancière Afro-française rappela très justement à une représentante des "Indigènes de la République" que les Blacks français n'étaient pas des indigènes parce que, précisément, ils jouissent des mêmes droits que les autochtones. Max Gallo refusa qu'on utilise l'Histoire pour des combats politiques identitaires qui n'y ont rien à faire.

Curieusement, dans cette analyse, personne ne pointa du doigt l'argument économique au malaise des cités : une France en panne de croissance économique et non créatrice d'emplois nets qui se refuse obstinément aux recettes libérales alors que le chômage des jeunes pointe à 25% (31% dans les cités selon François Baroin, ministre UMP d'Outre-Mer).

Plus tard, CNN Europe nous conviait à un débat européen d'un type nouveau sur le thème "Europe's Identity Crisis". Il ressort que Pays-Bas, France, Grande-Bretagne, etc., avec leurs différences, sont confrontés au même défi : l'intégration de nombreux immigrés à la culture très différente. Alors que Jean-François Copé, porte-parole du gouvernement français, en restait à "l'explication sociale", on retiendra le mot de Christine Ockrent : "On parle toujours de religion et de fanatisme mais les émeutiers [qui incendièrent les] cités ne sont pas religieux." Vaste débat qui occupera sans aucun doute les prochaines décennies.

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Voici les sites qui parlent de Histoire, mémoire et politique:

Commentaires

Je suis très sceptique face au discours "anti-multiculturel" français.

Que je sache, aucun pays ne connait les problèmes qu'a la France avec ses immigrés. Il me semble hautement improbable que le fameux modèle laïc et républicain n'y soit pour rien.

Je suis contente que quelqu'un souligne enfin comme il le mérite ce débat qui fait rage en France et qui traverse nos frontières: l'histoire et la mémoire. Et il faudrait être aveugle pour ne pas voir que ce débat est lié à celui du multiculturalisme ! Puisqu'on veut que toutes les cultures cohabitent sur pied d'égalité, la société devenue hétérogène voit cohabiter des mémoires différentes parfois en affrontement. ( anedocte: en décembre des rwandais distribuaient des tractes devant le palais de justice dénonçant le complot de la mémoire d'un génocide qui n'avait jamais eu lieu !). Ceci se passe dans notre espace publique. Bien sûr cela concerne nos pouvoirs publiques. Les historiens pensent-ils vivre hors du temps ?! pensent-ils que leurs livres une fois écrits sont uniquement destinés à garnir les bibliothèques !!!
Je n'ai pas compris la cible des historiens pétitionnaires. Les historiens dénoncent notamment une juridisation de l'histoire: en veulent-ils à la loi réprimant le négationisme ? personnellement, je ne crois pas que cette loi restreint le champ de la recherche des historiens. Mais la négation même de la Shoah est une contre-vérité qui va à l'encontre de toute méthode et de toute recherche historique. Cela relève de la falsification , de la diffamation et donc plus des tribunaux que de l'histoire.

Le nationalisme français est un échec car il confond culture et état. Personnellement tant que l'on respecte les droits de l'homme je ne vois pas en quoi on doit s'intégrer de force dans un système si il ne nous correspond pas en tous points.

A lire aussi "Décryptage d'un manifeste d'historiens"

http://www.lalibre.be/article.phtml id=11&subid=118&art_id=265144

"Bien sûr cela concerne nos pouvoirs publiques. Les historiens pensent-ils vivre hors du temps ?!"

Bien sûr, l'Histoire doit être contrôlée par l'État. Et même réécrite si besoin, comme cela se faisait à la grande époque des pays socialistes soviétiques. Et après l'Histoire homologuée par l'État, viendra la Science certifiée et labellisée par les pouvoirs publics, comme à l'époque de ce digne Lyssenko d'heureuse mémoire.

Bonjour 1984.

"Les historiens dénoncent notamment une juridisation de l'histoire: en veulent-ils à la loi réprimant le négationisme ?"

Tout véritable historien, tout véritable scientifique ne peut que s'élever contre cette loi liberticide. Encore une fois, ce n'est pas à l'État de dire quelle est la vérité historique - si tant est qu'elle puisse exister jamais - et encore moins de punir ceux qui ne communient pas à son décalogue.

moi j'y connais rien au modèle français. Je voulais juste dire que je trouve bizarre de voir Monsieur Gotovitch faire un combat pour les archives. Quand il était président du CEGES, il a demandé pour démanager le centre. Le CEGES est maintenant dans un bâtiment qui ne convient pas pour conserver les archives. L'archiviste se les gèle dans une cave humide à 10 degré. Il pleut sur les archives. Monsieur Gotovitch dort-il tranquille ? en tout cas il s'ennuie dans sa retraite pour avoir besoin de faire parler de lui dans les journaux.

La Néerlande est en échec, souffrant d'over-tolérance, le Royaume uni, communautariste, n'a pas réussi davantage, et la France a raté la marche, soit que le modèle laïc n'ait pas été appliqué soit qu'il ne soit pas adapté. Finalement, la Belgique s'en sort bien grâce à l'anti-dépresseur socialiste : "Mes p'tits poyons : Belges ou allochtones, vous èt' tot' même chôôôômeurs, alors, hein..."

Il n'est pas question d'écrire une histoire officielle, c'est ridicule. C'est une position simpliste. Dès que l'Etat s'intéresse à l'histoire, on prendit le spectre de l'uniformisation des esprits et tout le tintamarre habituel. Puisque tu t'intéresses tant à l'histoire, tu sais donc qu'il y avait une humanité avant l'existence des etats. La Commémoration est un acte antropologique fondamentale dans toutes les sociétés humaines. On se commémore pour souder le groupe. On se commémore pour chasser nos peurs. C'est un acte tribal fondateur. Se souvenir n'est pas un acte rationnel qui appartient à la critique historique. 17 è siècle: Naissance de l'Etat. Il a le monopole de la violence. Peu le conteste. mais a-t-il le monopole de la commémoration ? c'est là l'enjeu du débat. Doit-il dire ce qu'il est digne d'être commémorer ? (APRES QUE LES HISTORIENS AIENT ECRIT LEUR LIVRE- et là l'ETAT ne doit pas intervenir! suis parfaitement d'accord). La liberté d'expression n'est pas en danger dans la loi sur le négationisme. Les historiens continuent d'ailleurs à débattre des fondements, des mécanismes, des implications nationales dans l'entreprise nazie. Personne n'est condamné s'il montre, après un travail historique , que c'est 5 millions et non 6 millions de juifs qui ont été tué. La pénalisation porte sur la négation.

"La liberté d'expression n'est pas en danger dans la loi sur le négationisme. [...] La pénalisation porte sur la négation. "

Pénaliser la négation d'un fait est une parfaite atteinte à la liberté de pensée et d'expression. À l'instar de la condamnation de Galilée qui niait un fait, considéré comme évident à l'époque - le géocentrisme -.

Le géocentrisme était une croyance religieuse, contraire à tout esprit scientifique, même de l'époque. Es-tu en train de dire que l'idée de l'existence d'un génocide juifs est une croyance irrationnelle et non scientifique succeptible d'être démodée comme le fut le géocentrisme ?

L'échec des Pays-Bas, c'est surtout la vague d'hystérie actuelle. Ils en sont déjà à tâcher de réglementer la langue qu'on peut parler en rue.

Quant au modèle britannique, il a l'air de fort bien se porter - bien sûr, il y a des incidents de temps à autre, mais ça n'a rien à voir avec le désastre permanent qu'est la France.

Chère Tanita, l'affaire est complexe. A priori, la liberté d'expression doit être totale et ne souffrir aucune exception pour une raison extrêmement simple : où fixer la limite à partir de laquelle l'affirmation est "insupportable"? Ainsi, le négationnisme juif, rwandais ou arménien, devrait être permis pour mieux être combattu. La blogosphère répond, pour le bonheur de tous, à ce principe : si d'aventure un négationniste dément l'existence des chambres à gaz, il est immédiatement pris à partie, preuves et témoignages à l'appui et ne résiste pas longtemps : il ne trouve son salut que dans la fuite. Ainsi, également, il est permis d'affirmer, même si c'est ignoble et dépourvu de base scientifique : "L'homosexualité est une perversion" mais point de tabasser un gay.
Toutefois, ce que l'on admet d'un individu ne peut s'admettre d'un ministre ou d'un gouvernement qu'il nie, par exemple, un génocide ou appelle à l'éradication d'un Etat.
Exemple: la loi Moureau. Elle muselle le débat politique plus qu'elle ne lutte contre la xénophobie.
Toutefois encore, le grand risque de cette liberté nouvelle d'expression est un torrent de boue xénophobe au sens large qui pourrait se déverser sur la sphère publique. C'est pourquoi ce présupposé libertaire implique une grande sagesse de la part de chacun, sagesse qu'on a perdue de vue au fur et à mesure que nous devînmes des assistés sociaux et textuels. A vos méditations!

Sinon, en ce qui concerne la recherche historique, et malgré la sympathie que je porte à Alain Destexhe, je ne vois pourquoi les pouvoirs publics doivent s'en mêler, d'autant que tous les politiciens n'ont pas ses scrupules. Et les commémorations, on en aura bientôt une par jour, au train où on va...

Cher HP, si tu considères les attentats de Londres par des nationaux comme des "incidents par-ci par-là"... N'oublie pas non plus les émeutes de Birmingham et les noyés de Louisiane... Mais, dans l'ensemble, c'est vrai, le modèle communautariste anglo-saxon performe mieux. Toutefois, l'endogamie est-elle l'avenir? Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées? Quel pessimisme! Personnellement, je suis pour le métissage plutôt que l'affirmation communautaire et son horrible pendant : le conseil des ceci, le consitoire des cela qui ne sont absolument pas représentatifs des communautés qu'ils prétendent représenter. 180 nationalités à Bruxelles, autant d'Eglises? Créons-en une seule : quel merveilleux coït planétaire!

Les risques de la liberté d'expression, Alexis, sont en effet de loin inférieurs à ceux de l'idéologie et de l'histoire officielles.

"Le géocentrisme était une croyance religieuse, contraire à tout esprit scientifique, même de l'époque."

Que nenni, le géocentrisme a été une théorie scientifique durant des siècles depuis l'Antiquité grecque jusqu'au Moyen-Âge en passant par l'École alexandrine, indépendamment de toute vision religieuse.

Sinon, ce que je suis en train de dire c'est que la négation ou la révision du génocide juif doivent être contestées par les historiens et non réprimées par l'État.

Les attentats de Londres sont liés à un contexte international et géopolitique sans grand rapport avec les questions internes. Ils n'auraient sans doute pas eu lieu si le gouvernement anglais avait eu une politique étrangère différente. Ce n'est pas une excuse, mais la démonstration que l'enjeu n'est pas domestique.

Les terroristes londoniens ne sont par ailleurs guère représentatifs de leur "communauté" - s'ils l'étaient, il y aurait des attentats tous les jours en Angleterre.

Les émeutes de Birmingham sont certes regrettables, mais sans commune mesure avec ce que vit la France, je crois que nous serons d'accord.

Sinon, c'est bien gentil le "métissage", voire le "coït planétaire", mais moi j'attache beaucoup plus d'importance à la liberté, et notamment celle de fréquenter et de procréer avec qui on veut.

"...180 nationalités à Bruxelles, autant d'Eglises? Créons-en une seule..."

Et l'on pourrait savoir pourquoi ? Les États-Unis, depuis leur créations, acceptèrent toutes les religions, toutes les sectes, tous les groupements sans que cela ne pose de problèmes particuliers.

Ce qui Lucilio me trouble. Effectivement, si je minimise le génocide des Juifs, je suis punissable car il y a une loi à ce sujet. Si je nie les massacres communistes ou coloniaux, bernique. Il y a effectivement grande matière à réflexion.

"...si je minimise le génocide des Juifs, je suis punissable car il y a une loi à ce sujet. Si je nie les massacres communistes [...] bernique."

Cela t'étonne ? Alors que l'auteur de cette loi liberticide en France fut un communiste.

"...depuis quand écrit-on une histoire définitive avant le terme de 50 ans ..."

Il n'existe pas d'histoire définitive. Tout simplement.

"Cela t'étonne ? Alors que l'auteur de cette loi liberticide en France fut un communiste."

Ce n'est pas la première fois que je constate sur ce blog une fronde anti-gauche totalement primaire. Penser sans être classer, c'est encore possible ? si tu veux te déchaîner sur la gauche, retourne sur des postes de Destexhe plus propices aux réflexions caricaturales, genre les postes économisiste manichéens.

HP: je suis très sensible à ta réflexion ... noeud gordien malgré tout. J'y repense.

"Ce n'est pas la première fois que je constate sur ce blog une fronde anti-gauche totalement primaire."

Parce que cela ne t'interpelle pas, toi, le fait que ce soit justement un membre d'un parti à l'idéologie totalitaire qui soit à la base d'une loi liberticide ?

Si je comprends bien, on devrait avoir une politique étrangère qui permette d'éviter des débordements internes... Bonjour Munich ! La France n'est pas allée en Irak mais a connu les banlieues et les enlèvements de journalistes. Les Espagnols étaient à 90% opposés à l'intervention et l'ont payé à Madrid (les Anglais étaient opposés SANS l'ONU et d'accord avec l'ONU). Je refuse personnellement que ma politique étrangère soit déterminée par la peur d'actes de représailles. Autant téléphoner à Ben Laden pour lui demander s’il consent à ce que nous intervenions où que ce soit.
Quant aux Pakistanais impliqués dans les attentats, ils sont particulièrement représentatifs puisque parfaitement intégrés et britanniques. Leur existence est liée domestiquement à certaines mosquées intégristes, à certaines mouvances sectaires tout à fait locales. Toutefois, la majorité des Anglais musulmans sont évidemment inoffensifs. Mais on s'éloigne du sujet. A plus tard.

Multi-culturel ou multi-ethnique? L'Islam (pour ne pas le nommer)en Belgique n'est ni l'un ni l'autre: il est, dans le quotidien, contradictoire. Voir à ce sujet les nombreux travaux du sociologue Ural Manço. Il existe un marché à l'ambiance chaleureuse, quelque part dans Bruxelles, le vendredi, qui n'est fréquenté pratiquement que par des personnes d'origine immigrée. Origine parfois lointaine. Tous les vendeurs sont des hommes, toutes les acheteuses sont des femmes, tenue minette ou "traditionnelle". Eh bien, beaucoup de femmes en foulard et long habit se précipitent... sur les bikinis qu'elles porteront en vacances.

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